
En cette année 2026, dédiée aux « échanges culturels et humains Sino-africains », la lecture des annales de l’histoire des relations internationales et de celle des relations Sino-africaines en particulier, nous révèle que les cultures chinoise et africaine, riches, diverses et multiethniques n’ont jamais évoluées comme dans une tour d’ivoire, enfermées dans les limites des frontières d’un seul continent, asiatique ou africain. A travers des siècles, voir des millénaires d’échanges commerciaux, de migrations, de colonisation, d’esclavage et de diaspora, les traditions, les valeurs chinoises et africaines se sont diffusées à travers le monde. Comprendre ces valeurs culturelles et leurs échanges commande de s’abstenir des simplifications excessives, de dépasser les stéréotypes et de reconnaître la diversité et l’apport des cultures chinoise et africaine au progrès de l’humanité. Cela doit être compris en Occident, où lesdites cultures sont très souvent amalgamées ou perçues à tort comme primaires et non-civilisées.
En Chine, la présence des cultures africaines est un phénomène très ancien. Cette présence remonte à la période de la dynastie Han. Les Chinois, des Huan se sont rendus en Afrique sous la dynastie Tang au milieu du huitième siècle. Wang Dayuan, un explorateur chinois a voyagé en Afrique et visiter les côtes de l’actuelle Tanzanie. Les documents de voyage intitulés « Dao Yi Zhi Zhi Lve », c’est à dire les « Brèves Annales des îles étrangères » qu’il a produit ont fait date dans l’histoire de l’exploration. Sous la dynastie Ming de 1405 à 1433, le célèbre navigateur Zheng He s’est rendu à trois reprises en Afrique, visitant la Côte Est du continent. Officiellement en 1955, la Chine et l’Egypte procèdent à Pékin à la signature d’un Protocole d’Accord de Coopération Culturelle. En 1959, Chairman Mao Zedong reçoit une délégation des jeunesses d’Afrique, d’Amérique Latine et d’Asie, venue en Chine dans le cadre des échanges culturels et humains. La création du Forum sur la Coopération Sino-africaine à Pékin en 2000, offre aux deux parties une plateforme idoine pour institutionnaliser un cadre de coopération dans tous les domaines de développement y compris celui des échanges culturels et humains. Les échanges économiques, commerciaux, culturels et éducatifs et humains s’intensifient favorisant l’essor des communautés africaines en Chine, notamment dans des villes comme Guangzhou, Yiwu et Pékin. Essentiellement composées de commerçants, d’étudiants et d’entrepreneurs, ces communautés apportent avec elles une grande diversité de pratiques culturelles. Restaurants, marchés et réseaux sociaux africains constituent de véritables carrefours culturels où les traditions africaines sont préservées, exposées et partagées. L’interaction entre les cultures africaines et la culture chinoise est multiforme. On observe un riche échange d’idées, de gastronomie, de musique et de pratiques commerciales. Malgré la barrière linguistique à laquelle les communautés africaines en Chine peuvent être confrontées, la présence culturelle africaine en Chine illustre comment la coopération sino-africaine facilite de nouvelles formes d’échanges culturels et humains.
La diffusion des cultures africaines en Chine n’est pas uniquement le fruit des migrations, mais aussi, de collectionneurs chinois, des médias et des technologies. Les plateformes de médias sociaux, les services de streaming et la communication numérique permettent aux artistes, créateurs et communautés africains de partager leurs cultures avec le public chinois en temps réel. Au cours des dernières décennies, la diplomatie culturelle est devenue un élément essentiel des relations sino-africaines, complétant l’engagement politique et économique des deux partenaires. Parmi les multiples instruments de la diplomatie culturelle (think-tanks, séminaires, expositions, forums, groupes de réflexion, programmes culturels, etc.), les musées s’imposent de plus en plus comme de puissantes plateformes pour façonner les récits, favoriser la compréhension mutuelle et projeter une présence culturelle Africaine en Chine. Dans le contexte des relations Sino-africaines dans la nouvelle ère, le développement et l’implication des musées à thématique africaine en Chine constituent une dimension importante desdites relations. Ces musées ne se contentent pas de préserver et d’exposer le patrimoine culturel africain. Ils fonctionnent également comme des espaces diplomatiques actifs qui contribuent à faciliter le dialogue, à renforcer les liens d’amitié et à développer la coopération internationale et Sino-africaine.
Depuis longtemps, les musées sont reconnus comme bien plus que de simples dépositaires d’objets anciens. Ce sont des institutions symboliques qui présentent les valeurs culturelles. Dans les relations internationales actuelles, ils sont de plus en plus utilisés comme outils diplomatiques. Les chercheurs ont qualifié ce phénomène de « diplomatie muséale, diplomatie culturelle », où expositions, collections et partenariats institutionnels deviennent des vecteurs de coopération internationale. Les musées peuvent façonner la perception des peuples, éclairer davantage l’opinion publique et créer des espaces de dialogue interculturel et d’amitié. L’engagement de la Chine dans la diplomatie culturelle avec l’Afrique s’inscrit dans son engagement initial en faveur du multilatéralisme en général et du développement de l’Afrique en particulier. A mesure que l’engagement de la Chine avec l’Afrique s’intensifie, ses investissements dans les initiatives culturelles enregistrent une progression remarquable. Ainsi, la diplomatie culturelle s’affirme davantage, avec pour objectif de renforcer la coopération culturelle Sino-africaine et de consolider des partenariats solides et durables. Dans ce contexte, les musées remplissent une double fonction. Ils informent et sensibilisent le public Chinois sur l’Afrique et témoignent de l’engagement de la Chine en faveur des échanges culturels, du dialogue des civilisations, du respect mutuel, de la paix mondiale et du développement partagé.
Un développement remarquable dans l’émergence des musées à thématique africaine en Chine demeure le projet de ce pays de créer son premier Musée National entièrement consacré à l’histoire et aux cultures africaines. Créé à l’initiative du Président Chinois Xi Jinping, « l’Institut Chine-Afrique », réalise ce projet marquant une étape importante dans le dialogue culturel entre la Chine et l’Afrique. Ce Musée a pour vocation de présenter des objets, des œuvres d’art et des récits historiques africains, offrant ainsi une représentation complète des diverses civilisations et traditions culturelles du continent. Ce projet s’avère important à plusieurs égards. Il institutionnalise et accentue la présence de l’Afrique au sein du paysage culturel chinois, en tant que plateforme permanente d’envergure nationale. Il témoigne d’une volonté affirmée de façonner la perception de l’Afrique par les Chinois, en mettant l’accent sur sa richesse culturelle, sa diversité et sa profondeur historique plutôt que sur les stéréotypes que diffusent les institutions culturelles occidentales. Par ailleurs, le Musée est conçu non seulement comme un espace d’exposition, mais aussi comme un pôle de collaboration universitaire, de dialogue culturel et de compréhension mutuelle. Il devrait accueillir des chercheurs, des artistes et des acteurs culturels Chinois et Africains, favorisant ainsi les échanges intellectuels, la recherche conjointe et les rencontres entre les peuples. Dans ce contexte, le musée devient un lieu où les connaissances, les cultures, les récits et les relations se cultivent, se tissent et se développent spontanément.
Au-delà de la création de nouvelles institutions, l’engagement de la Chine auprès des musées africains se traduit également par des pratiques collaboratives telles que des expositions conjointes, des programmes de formation et des projets de préservation du patrimoine culturel. Ces initiatives impliquent souvent des partenariats entre institutions chinoises et institutions et organisations culturelles africaines, favorisant les échanges d’expertise et de ressources humaines. A cet égard, les événements et expositions organisés dans les musées en Chine font fréquemment intervenir des diplomates, des universitaires et des représentants culturels africains, soulignant le rôle des musées comme espaces d’échanges diplomatiques. Ces événements créent des opportunités de dialogue sur le patrimoine commun, les liens historiques et les défis contemporains. Aussi, les expositions itinérantes et les projets de commissariat d’exposition partagés permettent au patrimoine culturel africain de toucher un public plus large en Chine. Ces initiatives contribuent à une meilleure compréhension mutuelle de l’Afrique tout en démontrant la volonté de la Chine de soutenir et de promouvoir le patrimoine culturel Africain et mondial. Ces collaborations ne sont pas à sens unique. Les acteurs africains jouent un rôle actif dans l’élaboration du contenu et de l’orientation des projets culturels. Cette dynamique souligne l’importance de la réciprocité dans la diplomatie culturelle, où les deux parties contribuent aux échanges et en bénéficient. Ma fonction de chercheur principal, Directeur du Musée Africain et du Musée des Echanges Chine-Afrique à l’Institut d’Etudes Africaines de Zhejiang Normal University s’inscrit dans cette perspective
L’une des fonctions les plus importantes des musées africains chinois en matière de diplomatie culturelle réside dans leur capacité à construire et diffuser des récits. Par la recherche, la collection, la sélection et la présentation d’objets, de photos, de peintures, ils racontent des histoires sur l’histoire, l’identité, les valeurs culturelles et les modes de vie des communautés. Dans le contexte des relations Sino-africaines, ces récits contribuent à éclairer la perception des Peuples Chinois et Africains. L’engagement de la Chine dans les musées à thématique africaine peut être perçu comme la confirmation de l’engagement historique de la Chine comme un partenaire en matière de préservation et de développement culturels de l’Afrique. En mettant en lumière les réalisations historiques et la diversité culturelle de l’Afrique, ces institutions remettent en question les récits occidentaux dominants qui ont souvent marginalisé les contributions africaines et chinoises à la civilisation mondiale. Les musées reflètent également le témoignage de la ferme volonté de la Chine en tant qu’acteur et contributeur culturel mondial. En accueillant et en promouvant le patrimoine culturel africain, la Chine réaffirme sa présence comme un pays inclusif, engagée sur la scène internationale et respectueuse de la diversité culturelle. Cette attitude est totalement cohérente avec sa diplomatie plus large, qui met l’accent sur la coopération, les avantages mutuels, le respect de la souveraineté des Nations et de la diversité culturelle, la paix mondiale et le développement partagé.
Aujourd’hui, l’engagement des musées africains chinois dans la diplomatie culturelle sino-africaine constitue un phénomène multiforme et évolutif. Par la création d’institutions dédiées, des projets collaboratifs, des échanges culturels et humains, la Chine et l’Afrique utilisent les musées comme outils d’engagement international. Ces efforts contribuent à une meilleure compréhension des cultures africaines en Chine. Le succès de ces initiatives est largement lié à leur capacité à promouvoir une véritable réciprocité et l’inclusion. Dans un monde de plus en plus interconnecté et sous tensions, dans le contexte du Forum sur la Coopération Sino-africaine (FOCAC), la diplomatie culturelle Sino-africaine continuera de jouer un rôle essentiel dans la construction des relations internationales. A mesure que la Chine et l’Afrique approfondissent leur partenariat culturel, les musées demeureront à l’avant-garde de cet engagement, servant de ponts entre les cultures, les civilisations et de plateformes pour la construction d’une Communauté de Destin Chine-Afrique encore plus solide./.
Prof. Yoro DIALLO
Chercheur Principal / Directeur du Centre d’Etudes Francophones
Directeur du Musée Africain et du Musée des Echanges Chine-Afrique
2024 Chinese Government Friendship Award
Institute of African Studies, Zhejiang Normal University, CHINA




