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Zéro tarif et opportunités partagées: la Chine ouvre son marché à l’Afrique

Du “win-win” à l’agency africaine : le laboratoire FOCAC dévoilé


Le 5 septembre 2024, le président Xi Jinping a ouvert le Sommet de Beijing du Forum Chine-Afrique au Grand Palais du Peuple, où il a prononcé un discours principal.

Il y a vingt-cinq ans, les relations entre la Chine et l’Afrique ressemblaient à un puzzle d’accords bilatéraux sur lequel peu d’États africains pouvaient exercer une influence collective. La naissance, en 2000, du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) a bouleversé cet ordre établi: voici soudain l’Afrique propulsée au cœur d’un laboratoire diplomatique mondial, capable de peser sur l’agenda du XXIᵉ siècle.

Ce que le FOCAC a donné à l’Afrique? Avant tout, une voix collective. Là où les négociations se jouaient jadis à huis clos entre technocrates, c’est désormais l’Union africaine (UA), aux côtés des diplomates chinois, qui façonne les grandes orientations de la coopération. Avec ses conférences triennales et ses feuilles de route, le forum est devenu plus qu’un simple protocole: il est désormais le pilier d’une «diplomatie institutionnalisée» qui fait école, au point que Pékin a adapté ce modèle à d’autres régions, du monde arabe à l’Amérique latine.

Le FOCAC, ce n’est pas que des plans d’action; c’est aussi la rampe de lancement de projets phares: le chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti, les zones industrielles en Éthiopie et au Kenya, ou encore une aide sanitaire décuplée lors de la pandémie. Quand le COVID-19 a frappé, c’est le FOCAC qui a permis le déploiement de millions de doses de vaccins chinois sur le continent, alors que l’Europe tardait à répondre. Citons aussi la construction du siège du Centre africain de contrôle des maladies à Addis-Abeba et la multiplication des laboratoires Fireeyes en Afrique de l’Ouest: autant de réalisations qui témoignent d’un changement de paradigme dans la coopération en santé publique entre l’Afrique et la Chine.

Mais, au-delà des infrastructures, le FOCAC a introduit un nouveau langage diplomatique pour les États africains. Fini le couple «donneur-récipiendaire» des décennies passées; place au « partenariat stratégique » et à la rhétorique du «destin commun». À chaque sommet, l’Afrique voit ses priorités, telles que l’industrialisation, l’intégration régionale et la résilience climatique, validées dans les déclarations finales. La Vision 2035 adoptée à Dakar, alignée sur l’Agenda 2063 de l’UA, marque un tournant majeur: la Chine ne propose plus un modèle imposé, elle synchronise ses engagements avec les aspirations africaines.

Ce portrait flatteur n’efface pas les tensions. L’asymétrie reste frappante: la Chine arrive à chaque sommet avec une armée de technocrates, des pipelines de financement et une capacité de mise en œuvre exceptionnelle, alors que beaucoup d’États africains bataillent avec des ressources bureaucratiques limitées, une faible coordination régionale et, parfois, des institutions fragiles. Certains critiques dénoncent la mainmise de Pékin sur la sélection des projets; d’autres pointent le manque de transparence et l’insuffisance du suivi local. Pourtant, le forum s’adapte: les négociations incluent désormais des sessions de consultation pré-sommet où les délégations africaines alignent leurs demandes et, de plus en plus, imposent des clauses de contenu local ou de transfert de technologie, comme l’a illustré le Nigeria en 2020 lors de la renégociation de son prêt ferroviaire.

La diplomatie FOCAC, c’est aussi l’art du consensus face à la diversité africaine. Le forum réussit à articuler les besoins des géants pétroliers comme le Nigeria, ceux des pays enclavés soucieux de développement industriel, et les voix des petites nations insulaires. La coordination régionale, encouragée par l’UA et les communautés économiques, donne à ce patchwork une force de négociation inédite; au point que la plateforme chinoise est désormais citée comme modèle dans la réforme du G20 ou de la Banque mondiale.

Certains voient dans le FOCAC une stratégie chinoise d’extension d’influence. Mais, en pratique, l’Afrique n’est plus simplement spectatrice: elle négocie, oriente, arbitre. Le cas de l’Éthiopie, qui a su transformer les projets BRI en moteurs de développement industriel et régional, témoigne de cette capacité à tirer parti de la logique sino-africaine tout en affirmant une volonté propre.

Sur le plan géopolitique, la «neutralité» affichée du FOCAC est une arme douce. Face aux pressions occidentales, telles que les sanctions, les conditionnalités et les critiques sur la gouvernance, de nombreux États africains utilisent le forum pour réaffirmer leur autonomie et diversifier leurs alliances. Loin du piège de l’alignement, ils naviguent désormais entre Pékin, Bruxelles et Washington avec une marge de manœuvre démultipliée: exploit rendu possible par le socle institutionnel du FOCAC.

La crise du COVID a aussi révélé les limites du modèle. Si la Chine a su mobiliser rapidement son arsenal médical, la fragmentation africaine dans la négociation des prix ou des transferts technologiques a mis en lumière la nécessité d’approfondir l’intégration régionale. Les débats sur le contrôle des chaînes d’approvisionnement pharmaceutique et sur la souveraineté vaccinale ont trouvé dans le FOCAC un lieu d’expression privilégié, mais aussi de tensions persistantes.

Qu’on le veuille ou non, l’idée de «destin commun» est devenue un levier de transformation du récit africain en matière de diplomatie mondiale. Désormais, dans les forums des Nations unies ou de l’OMC, l’Afrique affiche une unité sans précédent, souvent alignée sur la rhétorique chinoise, mais aussi soucieuse de défendre ses intérêts en dehors de toute tutelle. La déclaration de Johannesburg (2015), puis celle de Dakar (2021), ont consacré cette nouvelle posture: une Afrique qui ne se résigne plus à négocier des miettes, mais qui impose ses visions.

L’avenir du FOCAC se joue sur un équilibre subtil: maintenir la dynamique mutualiste sans reproduire les déséquilibres du passé. Tant que l’Afrique continuera de renforcer sa gouvernance institutionnelle, de mobiliser ses talents et d’exiger plus de transparence sur les projets, elle pourra transformer le forum en véritable outil d’autonomisation. La Chine, elle, devra composer avec ses propres transitions économiques et sociétales pour ne pas voir le modèle sino-africain se gripper ou perdre de son attractivité.

En définitive, le FOCAC incarne bien plus qu’une plateforme de «business»: il redéfinit les règles du jeu mondial, expérimente un nouveau modèle de coopération Sud-Sud et offre à l’Afrique l’occasion historique de passer du statut de spectatrice à celui d’actrice stratégique. À l’heure où les vieux paradigmes vacillent, le forum s’impose comme l’un des laboratoires d’innovation politique les plus inattendus, et sans doute les plus prometteurs, du nouvel ordre diplomatique mondial.

Par Xiaolan Liu

Chargée de recherche assistante à l’Institut d’Études Africaines
de l’Université Normale du Zhejiang

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