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« La lutte contre le terrorisme au Sahel est un échec, il est urgent de repenser la stratégie »


Alors que le Forum sur la paix et la sécurité en Afrique s’est ouvert lundi à Dakar, le spécialiste du Sahel Jean-Claude Félix-Tchicaya déplore l’échec de la stratégie antiterroriste au Sahel.

Présent à Dakar, lundi 18 novembre, en ouverture du Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, le Premier ministre français, Édouard Philippe, a exhorté les pays d’Afrique de l’Ouest à ne « laisser aucune chance, aucune prise » aux groupes jihadistes dans le Sahel.

« Une chose est sûre : les groupes jihadistes profiteront, dès qu’ils le pourront, de nos faiblesses, de nos manques de coordination ou de nos insuffisances en termes de moyens, d’engagements ou de formation », a-t-il déclaré, appelant à « regarder la situation en face », « dans sa nuance et parfois, dans sa vérité plus cruelle ».

Mais, alors que la France est engagée depuis 2013 dans cette région et qu’Emmanuel Macron attend depuis deux ans la montée en puissance du G5 Sahel – force censée prendre le relais de l’opération Barkhane et composée par les troupes du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad –, le bilan est négatif. Si bien que de plus en plus d’observateurs appellent à un changement de stratégie dans la lutte contre le terrorisme.

C’est notamment le cas de Jean-Claude Félix-Tchicaya, chercheur à l’Institut de prospectives et sécurité en Europe (IPSE), spécialiste du Sahel, interrogé par France 24, qui estime que « les stratégies mises en œuvre sont usées jusqu’à la corde » et qu’il est temps pour les gouvernements d’écouter « la géopolitique des peuples ».

France 24 : La lutte contre le terrorisme au Sahel est au programme du Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique. Faut-il repenser la stratégie mise en œuvre ?

Jean-Claude Félix-Tchicaya : Oui, il est urgent de le faire pour rebondir face à des groupes terroristes qui, eux, ont une stratégie bien définie et qui tirent justement profit des erreurs d’une coalition qui ne se parle pas assez. Les stratégies mises en œuvre sont usées jusqu’à la corde : dès le départ, celles-ci visaient principalement à calmer les groupes qui faisaient dissidence dans le nord du Mali, mais ont, en conséquence, favorisé la « balkanisation » d’une partie du Sahel. En clair : comme les États étaient exsangues financièrement, des formes ethniques d’auto-défense se sont organisés en créant des milices. Mais cela a favorisé l’accroissement des luttes inter-ethniques et a fragilisé le nord du Mali et une partie du Burkina Faso.

Par ailleurs, il n’y a pas eu de coordination assez conséquente entre les États concernés, malgré l’appui de plusieurs États étrangers, et cela a entraîné une désunion des forces. Résultat : avec 465 attaques jihadistes menées en 2018, la lutte contre le terrorisme au Sahel est un échec.

En quoi l’action des gouvernements des pays impliqués dans le G5 Sahel est-elle nuisible au succès de la lutte contre le terrorisme ?

Au-delà du manque de communication entre les États impliqués, le principal problème vient du manque de réponse politique des différentes gouvernances. Il y a au Sahel des problèmes économiques, d’éducation, de santé sur lesquels prospèrent les groupes terroristes. Or les dirigeants en place se servent de l’aide internationale pour se maintenir au pouvoir plutôt que pour résoudre les problèmes sociaux.

>> À lire : Au Sahel, l’essor du groupe État islamique complique la lutte contre le jihadisme

Mais cela ne peut pas durer. Aujourd’hui les populations africaines exigent un changement, car elles voient les forums pour la paix se succéder, et en même temps, elles constatent une progression de l’insécurité. Or on voit ce qu’il se passe à Alger ou ce qu’il s’est passé à Khartoum [au Soudan], il y a une géopolitique des peuples qui commence à pousser très fort. Des manifestations ont lieu chaque semaine à Bamako [au Mali], à Ouagadougou [au Burkina Faso] ou à Niamey [au Niger], et la contestation se déporte également sur les réseaux sociaux pour alerter les gouvernements sur l’urgence de la situation.

Édouard Philippe est présent à Dakar. Que devrait faire la France ?

Les militaires ne suffiront pas à régler la crise de gouvernance et les crises sociales. La France sait très bien que les 4 500 soldats de l’opération Barkhane ne servent à rien s’il n’y a pas de stratégie commune. Édouard Philippe doit donc inciter les États du Sahel à travailler ensemble et c’est ce qu’il a fait dans son discours lundi matin. Mais il doit aussi absolument écouter les organisations civiles – syndicats, chercheurs, partis d’opposition – qui demandent à la France de changer sa diplomatie, sa façon d’opérer avec certaines gouvernances contestées. Le fait que Paris ait soutenu Blaise Compaoré au Burkina Faso, par exemple, a entamé la confiance des populations, qui sont les premières victimes des mauvaises gouvernances, de la corruption et du terrorisme.

France24

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