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Burkina: enquêter de manière crédible sur des exécutions présumées ( Human Rights Watch)


Des membres des familles de victimes, ainsi que des membres de la communauté de Fada N’Gourma, au Burkina Faso, enterrent 12 hommes qui auraient été tués après leur arrestation par des gendarmes le 11 mai 2020. © 2020 PrivéLes autorités devraient suspendre de ses fonctions le commandant de gendarmerie sous la garde duquel 12 détenus sont décédés à Tanwalbougou.

Les autorités du Burkina Faso devraient enquêter de manière crédible et indépendante sur les allégations d’exécutions extrajudiciaires de 12 détenus par des gendarmes le 11 mai 2020, lors d’une opération de lutte antiterrorisme menée près de la ville de Fada N’Gourma, située dans l’est du pays, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les témoins qui ont vu et enterré les corps ont déclaré que les hommes avaient tous été abattus de balles dans la tête.

Le 13 mai, le procureur de Fada N’Gourma, dans la région de l’Est, a annoncé l’ouverture d’une enquête sur les meurtres. Pour davantage d’indépendance et d’impartialité et assurer la sécurité des témoins, cette enquête devrait être transférée dans la capitale, Ouagadougou, et ses conclusions rendues publiques. Le commandant du poste de gendarmerie de Tanwalbougou, où les détenus ont trouvé la mort, devrait immédiatement être mis en congé administratif en l’attente des résultats de l’enquête. Le gouvernement burkinabè devrait solliciter au besoin une assistance médicolégale et technique auprès de ses partenaires internationaux.

« Des suspects retrouvés morts quelques heures seulement après avoir été placés en garde à vue lors d’opérations de lutte antiterroriste, ceci est manifestement le signe d’un acte criminel », a déclaré Corinne Dufka, directrice pour l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Tuer des détenus au nom de la sécurité est à la fois illégal et contreproductif. Les personnes reconnues responsables de ces décès en détention devraient être poursuivies en justice dans le cadre d’une procédure équitable. »

Human Rights Watch s’est entretenu par téléphone avec 13 personnes ayant connaissance de cet incident. Il s’agit de résidents de Fada N’Gourma et des environs, ainsi que de Ouagadougou, parmi lesquels quatre témoins des arrestations et cinq témoins de la récupération des corps et de leur inhumation. Les témoins ont fourni une liste de 12 victimes, tous des hommes de l’ethnie peule, dont deux frères et un septuagénaire.

Les meurtres présumés ont été perpétrés dans un contexte de détérioration de la sécurité et de crise humanitaire au Burkina Faso, un pays qui, depuis 2016, est aux prises avec la violence de groupes armés islamistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique dans le Grand Sahara. À partir de cette année-là, ces groupes, en grande partie recruté au sein de la communauté nomade peule ou Foulani, ont lancé des attaques contre des postes de forces de sécurité et des civils à travers tout le Burkina Faso.

Depuis 2017, Human Rights Watch a documenté les meurtres de plus de 300 civils par des groupes armés islamistes. Les forces de sécurité gouvernementales ont tué plusieurs centaines d’hommes pour leur soutien présumé à ces groupes, dont 31 auraient été exécutés dans la ville de Djibo, dans le nord du pays, le 9 avril.

Dans une déclaration en date du 13 mai, le procureur de Fada N’Gourma a déclaré que les Forces armées du Burkina Faso avaient arrêté, dans la nuit du 11 au 12 mai, 25 personnes soupçonnées d’« actes de terrorisme » à Tanwalbougou et que « malheureusement, douze (12) d’entre elles ont trouvé la mort au cours de la même nuit dans les cellules où elles étaient détenues. »

Le communiqué indiquait que des officiers de police judiciaire, des gendarmes de Fada N’Gourma ainsi que des agents de santé enquêtaient sur l’incident. Le poste de gendarmerie de Tanwalbougou est placé sous le commandement direct des gendarmes de Fada N’Gourma, à environ 50 kilomètres de là.

Des témoins ont déclaré à Human Rights Watch que les arrestations avaient eu lieu entre 13 h 30 et 14 h lors d’une opération menée le jour du marché dans la ville de Pentchangou, à cinq kilomètres de Tanwalbougou. Ils ont déclaré qu’au cours de l’opération, qui a duré environ une heure, des membres des forces armées, ainsi que quelques éléments d’une force de défense villageoise, connue sous le nom de Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ont bloqué les entrées du village et arrêté de nombreux hommes peuls qui faisaient des affaires au marché, près de la mosquée ou dans la rue. Ils ont traqué certains d’entre eux qui s’étaient cachés. Le convoi est reparti en direction de Tanwalbougou.

« Mon arrivée le jour du marché à Pentchangou a coïncidé avec l’arrivée des soldats et de quelques VDF », a relaté un témoin. « Les soldats se trouvaient à bord de quelques véhicules, les VDF sur des motos. Tous avaient des armes automatiques. » « Les gens vivant autour de la gendarmerie de Tanwalbougou m’ont dit avoir vu les gendarmes et quelques VDF revenir sur le site avec de nombreux détenus vers 16 heures », a déclaré un leader communautaire qui a enquêté sur l’incident.

« J’ai perdu deux frères ce jour-là », a expliqué un homme. « Dès l’arrivée des soldats, nous sommes partis en courant. J’ai vu deux véhicules et cinq soldats, vêtus de boudi noirs et de pantalons de camouflage. C’était une chasse à l’homme… ils arrêtaient tous les Peuls qu’ils voyaient. »

Une femme travaillant au marché a déclaré : « De ma cachette, j’ai vu un homme courir, mais des soldats ont bloqué les sorties du village. Deux d’entre eux et un civil, tous armés de fusils militaires, l’ont poursuivi, mais il a pu se réfugier dans une maison. Les soldats ont alors concentré leur attention sur un autre homme, qu’ils ont traîné à l’extérieur d’une autre maison, avant de le frapper avec des bâtons de bois tout en l’emmenant dans leurs véhicules, garés aux abords du village. »

Bien que la déclaration du gouvernement ne se livre à aucune spéculation au sujet de la mort des 12 hommes, des membres de la famille et des témoins qui ont récupéré les corps à la morgue de Fada N’gouroma et participé aux enterrements ont conclu qu’ils avaient été abattus de balles dans la tête. « Il est évident qu’ils étaient touchés à la tête », a expliqué un homme dont le frère figurait parmi les victimes. « Certains d’entre eux avaient le crâne écrasé. »

Human Rights Watch a examiné des photographies et une vidéo qui montrent les 12 corps emmenés à bord un véhicule dans un cimetière à Fada N’Gourma, avant d’être alignés au sol. Les cadavres étaient soigneusement enveloppés dans du plastique blanc, avec de l’adhésif enroulé autour des jambes, de la poitrine, du cou et de la tête. Du sang en quantité importante transparaissait, y compris au niveau de la tête des victimes.

Des membres de leurs familles estiment que les hommes ont été exécutés sous la garde des gendarmes basés à Tanwalbougou. L’un d’eux a déclaré : « Selon le procureur, ils seraient morts pendant la nuit dans leur cellule, et pourtant ils saignaient abondamment, comme s’ils avaient reçu une balle dans la tête. Comment est-ce possible ? »

La plupart ont affirmé qu’ils n’avaient pu reconnaître leurs proches que grâce à leurs vêtements. « Nous avons identifié mon frère par son boubou [robe à manches larges] », a expliqué l’un d’eux.

« Nous avons vu nos frères, nos pères et nos fils quitter la maison ce matin-là », a témoigné un autre. « L’état de leur corps indique qu’ils ont subi un sort terrible. »

Les morts ont été inhumés à Fada N’Gourma le 13 mai, après avoir été remis aux membres de leurs familles.

Selon trois d’entre eux, les autorités de Fada N’Gourma leur ont dit que les autopsies n’avaient pas été pratiquées et ils craignaient que cela n’affecte l’enquête. « Alors que nous patientions de récupérer nos proches, j’ai entendu le procureur et un médecin du district dire qu’ils n’avaient pas de capacités médicolégales et qu’étant donné leur état de décomposition, les corps devraient être inhumés », a raconté le frère d’une victime.

« Le médecin-chef est entré dans la morgue – ou il est resté quelques minutes à peine – avant de déclarer que, compte-tenu de l’état de décomposition des corps, les sacs mortuaires ne pouvaient être ouverts, pas même pour permettre aux familles d’identifier leurs proches », a relaté le cousin d’une autre victime.

Des proches et des membres d’organisations non gouvernementales ont mis en doute la capacité des gendarmes locaux à mener une enquête crédible et impartiale. « Le poste de gendarmerie de Tanwalbougou est directement sous le commandement de la capitale régionale, Fada N’Gourma, chargée de l’enquête », a expliqué un membre de la famille. « Peut-on vraiment s’attendre à une enquête équitable ? »

Dans un communiqué en date du 14 mai, le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC), une coalition locale de défense des droits humains, a demandé l’établissement d’une commission d’enquête spéciale, en posant la question suivante : « Comment les gendarmes peuvent-ils enquêter sur une affaire dans laquelle ils sont directement impliqués ? »

Selon les leaders communautaires et le CISC, de nombreux hommes peuls des villages à proximité de Tanwalbougou ont été exécutés ou ont disparu de force au cours des derniers mois, après leur arrestation par les gendarmes locaux, les victimes étant souvent trop effrayées pour répondre à leurs convocations judiciaires.

« L’ouverture rapide d’une enquête sur ces meurtres est une première étape importante, mais pour aller de l’avant, les autorités devraient la transférer dans la capitale, garantir la protection des témoins et suspendre le commandant de la gendarmerie en attendant les résultats de l’enquête », a préconisé Corinne Dufka. « Les autorités devraient adresser un message de tolérance zéro pour les violations graves des droits humains, en tenant tous les membres des forces de sécurité incriminés par l’enquête, y compris le commandant de la gendarmerie, responsables de leurs actes. »

Hrw.org

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